Avant-propos : ce texte ne reflète probablement ni très bien ni dans son entièreté ce que je pense de l’IA générative, mais le voici. Il n’est qu’un instantané d’une pensée que j’espère amenée à évoluer, même si je doute d’en renier l’essence de sitôt. Je vous invite à le lire comme tel.

Le titre de cet article peut ressembler à une blague, mais soyez prévenus qu’il n’en est rien. S’il a cette tournure, c’était seulement qu’il aurait été trop long d’écrire un titre honnête1.

En revanche, il vrai que qu’il nécessite probablement quelques précisions avant de rentrer dans le vif du sujet. Précisons donc d’abord que l’IA, ici, est évidemment entendue comme comprenant uniquement l’IA dite “générative”, et seulement dans son implémentation courante (les LLMs, ou Grands Modèles de Langage, comme ChatGPT). Précisons encore que, puisque l’IA2 n’est douée ni de conscience ni de raison, elle ne peut être “anti” quoi que ce soit. Précisons enfin que je ne suis pas présomptueux au point de penser qu’une IA, même intelligente, serait contre “moi” spécifiquement ; mais je crois que l’IA pose des problèmes significatifs qui, tant qu’ils n’auront pas été résolus, devraient nous inciter à restreindre son utilisation.

Le plus gros problème de l’IA, c’est qu’elle les cumule

De nombreux problèmes apparaissent très rapidement lorsque l’on s’intéresse à la critique de l’IA. Pour ne citer que les plus en vogue, on pourrait évoquer son impact écologique3, le fait qu’elle remplacerait ou précariserait certains métiers, ainsi qu’un pillage de données ignorant souvent toute notion de droit d’auteur. On pourrait y ajouter le débat sur l’efficacité réelle des LLMs censés booster notre productivité, le fait que l’industrie se soit largement bâtie sur des mensonges4, ou encore les risques à long-terme sur l’apprentissage, entre autres. Mais, aussi valides à soulever que soient chacun de ces points, j’aimerais ici proposer un angle légèrement différent.

Car, en discutant régulièrement du sujet, j’ai l’impression que la plupart des personnes qui utilisent l’IA ont tout à fait conscience, au fond, de la plupart de ces problèmes. Cela ne suffit juste pas à les empêcher de se servir de leur LLM favori. Pourquoi ? Est-ce que nous avons été collectivement habitués à entendre que nos comportements nuisaient à l’écologie, au point de nous désensibiliser du sujet ? Est-ce qu’encore une fois, ce qui se déroule ailleurs que littéralement sous nos yeux est trop difficile à appréhender ? Est-ce que l’espoir de gains personnels fabuleux éclipse tout sentiment moral ?

La question est probablement aussi complexe du point de vue individuel qu’elle est triviale en ce qui concerne les entreprises, pour qui seul le profit - ou son potentiel, ce qui est très différent - est l’alpha et l’omega de l’existence. Pourtant, ce sont souvent les mêmes explications qui reviennent pour justifier l’utilisation de l’IA, des explications qu’il s’agit ici de décortiquer car elles sont par trop insuffisantes.

Dépasser les lieux communs dépolitisants

A chaque discussion informelle sur le sujet de l’IA, deux sujets reviennent, je crois, assez systématiquement. Deux petites phrases qui semblent anodines, mais qui émoussent immédiatement les velléités d’esprit critique. La première nous explique que l’IA n’est “que” un outil, dont il faut apprendre à se servir correctement. La seconde assène plus ou moins durement que “de toute façon, l’IA est là” et qu’il faudrait donc absolument s’adapter. Je crois, pour ma part, que ces deux voies sont des impasses intellectuelles.

Voir plus loin que le bout de ses outils

Que dit-on (peut-être malgré soi) quand on dit que l’IA n’est qu’un outil ? Que met-on de côté ? D’abord, on écarte tout ce qui était nécessaire pour faire exister l’outil. On évite de penser à la façon dont il a été créé, avec quels matériaux, dans quel contexte politique, etc. Pour l’IA, cela revient à refuser d’évoquer toute une chaîne de production qui va de la récolte de métaux rares dans des conditions dramatiques jusqu’au pillage généralisé de nos données, notamment toutes les œuvres artistiques postées un jour sur internet.

Même en ignorant l’existence qu’un outil a pu avoir avant d’être utilisé pour la première fois, il reste faux de croire que l’entièreté de la réflexion à avoir à son sujet réside dans l’utilisation que l’on devrait en faire ou non. Cet article de Frank Elavsky l’explique bien : un outil est conçu pour certains usages ; il en inhibe d’autres, ou les rend impossibles. Un marteau vous incite à le saisir par le manche et à frapper avec sa tête. L’inverse est possible, mais moins efficace. Un marteau vous oblige également à le balancer d’avant en arrière pour l’utiliser. Se contenter d’appuyer très fort sans mouvement de balancier est probablement encore moins efficace que de le saisir par la tête.

Mais prenons un autre type d’outil sur lequel le questionnement serait plus évidemment radical que pour un marteau : une arme. Une arme n’est pas “juste” un outil. C’est un outil qui tue, qui blesse ou qui mutile. Sans même parler de l’utiliser, le fait de porter une arme est donc quelque chose qu’un certain nombre de personnes, moi-même compris, refuse purement et simplement. C’est même une position morale qui a été suffisamment acceptée pour que des pays entiers mettent en place une alternative civile au service militaire.

On voit là assez clairement que si une telle position morale est possible s’agissant d’un objet aussi bête et méchant qu’une arme à feu, elle doit l’être également dans le cas de l’IA générative, comme pour toutes les technologies. Certes, l’IA n’a pas pour objectif avoué de tuer, mais elle n’en fait pas moins tout le mal déjà évoqué plus haut. Malheureusement pour ses défenseurs, la finalité d’un système est ce qu’il fait, et la production la plus commune et reconnue de l’IA est le slop.

FOMO partout, performances nulle part

Le second sentiment que j’entends trop souvent pour pouvoir l’ignorer s’exprime généralement sous la forme d’un sommaire “de toute façon, l’IA est déjà là”. Sous-entendu, tant pis ; puisque les autres le font, alors je vais m’y mettre aussi pour ne pas être laissé sur la touche. Ce sentiment semble exister partout, autant chez les personnes qui n’ont pas vraiment d’avis sur la question que chez celles qui sont, par principe, en faveur de ou opposées à l’IA.

Le camp de l’opposition apparaît souvent poussé par le fatalisme ou la pression (voire l’obligation) extérieure, quand il ne rejoint pas carrément le camp qui est en faveur de l’IA dans une sorte de syndrome FOMO déguisé en pragmatisme de circonstance bien pratique. Le troisième camp, celui qui n’a pas nécessairement d’avis, semble quant à lui suivre une forme de principe de moindre effort : puisque tout le monde parle d’IA et puisqu’elle m’évite de devoir faire moi-même mes recherches Google, alors autant l’utiliser.

Dans tous les cas, il semblerait que les personnes qui suivent ces approches acceptent bien plus que la simple existence de l’IA, mais également son utilité. Or, il est loin d’être certain que les avantages potentiels des LLMs en vaillent la peine. Et quand bien même ce serait le cas pour certaines personnes ou certaines professions, nous pourrions très bien estimer que le prix à payer collectivement pour le bénéfice de quelques-uns est trop élevé. En effet, ce n’est pas comme si l’IA avait fait la preuve de sa capacité à améliorer notre existence collective.

Concernant les bénéfices des LLMs, rappelons qu’en tant que produit, ils se sont vendus sur certains des plus gros mensonges de la dernière décennie, ce qui est beaucoup dire quand on se souvient que cette dernière a vu passer la blockchain, les NFTs, les cryptomonnaies et le métavers. Pourtant, il suffit de suivre vaguement leur actualité pour constater que les IAs, même dans des domaines où elles peuvent être utiles, sont rarement à la hauteur de leurs promesses. La plupart du temps ce ne sont en fait même pas des IAs, mais des êtres humains, notamment en Inde 5.

Même quand ce sont bel et bien des IAs, il peut être difficile de trouver des sources fiables pour mesurer leurs performances. Ce post Reddit, par exemple, demande simplement des références d’études un peu solides… et la seule qui soit mentionnée en réponse est la fameuse étude METR de juillet 2025. Sauf que cette dernière a enregistré une diminution de la productivité de développeurs expérimentés utilisant l’IA, au lieu de l’augmentation attendue.

Le solutionnisme n’est pas la solution

Un premier réflexe instinctif devant l’ensemble des problèmes soulevés par l’IA, comme devant d’autres d’ailleurs, est de tenter de leur trouver immédiatement une solution. Malheureusement, toute solution dépendra mécaniquement du diagnostic qui aura été posé en premier lieu. C’est-à-dire que le fait d’analyser un problème comme contingent amènera probablement à considérer des solutions du même ordre, au lieu d’y apporter des réponses structurelles. Ces dernières, pourtant, semblent plus que nécessaires dans le cas des LLMs. Cory Doctorow compare l’IA à de l’amiante ; peut-être aurait-il fallu, à l’époque, attendre un peu plus longtemps avant d’en mettre partout.

En attendant, qui nous dit que nous sommes dans l’obligation d’utiliser une technologie aussi néfaste ? L’argument plaît généralement peu, mais s’engager dans une forme de décroissance technologique ne signifie pas être anti-technologie ou même anti-IA. Questionner et vouloir limiter l’usage généralisé de chatbots sous stéroïdes n’est pas une attaque, mais une défense. Il s’agit de nous protéger, nous humains, des effets sur le climat de l’émergence d’une nouvelle industrie polluante. De s’assurer que nos nouveaux outils ne tendent pas à nous rendre moins créatifs ou moins intelligents6 avant de les généraliser, pas après.

Move fast and break things7, officiellement la devise de Facebook jusqu’en 2014, est un objectif entendable lorsqu’il s’agit de développer un site internet rapidement et de corriger ses bugs plus tard. Ce n’est définitivement pas souhaitable lorsque la rapidité consiste à être toujours en avance sur les régulations gouvernementales et que ce sont des vies qui sont brisées. Il n’est pas trop tard pour ralentir, voire faire une pause, et choisir consciemment ce dont nous voulons ou non.


  1. Tel que “Oui j’ai des objections à l’utilisation de LLMs mais pas par anti-technologisme primaire ou esprit de contradiction, juste parce que l’IA générative telle qu’elle existe aujourd’hui nous nuit collectivement de plusieurs façons”, par exemple. ↩︎

  2. Oui je vais reprendre le langage courant et dire “IA” pour “IA générative” ou “LLM”. Déso pas déso. ↩︎

  3. Dont je ne peux m’empêcher de dire deux mots : ce n’est pas parce que son impact est moindre que d’autres industries qu’il est automatiquement acceptable. C’est un poids supplémentaire sur notre empreinte environnementale, poids qui ne saurait être justifié par la seule chose que l’IA sait produire en masse de façon fiable : le slop↩︎

  4. On y reviendra. ↩︎

  5. D’autres articles (toujours en anglais, pardon) en vrac sur le sujet : 1 / 2 / 3 / 4 / 5 / 6 ↩︎

  6. Oui il y aura toujours des nouvelles idées et des personnes intelligentes. Mais ce sera peut-être malgré l’IA et non grâce à elle, de la même façon qu’il y a toujours aujourd’hui des personnes douées en calcul mental malgré la présence de calculatrices toujours à portée de main sur nos téléphones. ↩︎

  7. Littéralement “Agir vite et casser des trucs” ↩︎